L'homme

Biographie

Bibliographie
Charles Bruneau

CHARLES BRUNEAU

1883 - 1969


Par Jean Babin.
Recteur de l'université de Bordeaux.
Président du C.E.A.

Charles Bruneau par Jean Babin

- Les dialectologues sont en deuil. Charles Bruneau n'est plus. L'éminent philologue, professeur honoraire à la Sorbonne, s'est éteint pendant les grandes vacances, discrètement, comme il avait vécu ; quelques-uns de ses disciples, hâtivement prévenus, ont pu assister à ses obsèques, témoignant par leur présence leur respectueuse sympathie à Mme Bruneau et à sa famille, dans l'affectueuse communion d'un grand souvenir.

- C'est dans les Ardennes qu'il naquit, il y a quelque quatre-vingt-cinq ans. Il garda toute sa vie un profond attachement à sa province natale dont il conservait non sans plaisir le savoureux accent. En 1911, il publiait ses premiers travaux sur les parlers locaux et régionaux alors que, jeune agrégé de grammaire, il enseignait au lycée de Reims. Mais c'est surtout à partir de 1913, par la soutenance et la publication de ses deux thèses sur " L'étude phonétique des patois d'Ardenne " et " La limite des dialectes wallon, champenois et lorrain en Ardenne ", suivie bientôt de l'édition en deux tomes de son enquête sur les patois d'Ardenne, qu'il prit une place prépondérante parmi les dialectologues du début de ce siècle, dont la vaste enquête de Gilliéron et d'Edmond à travers toute la France avait suscité les éminents travaux.

- C'est en effet à la fin du siècle dernier qu'un modeste habitant de Saint-Pol-sur-Ternoise, Edmond, disciple de Gilliéron, professeur au col- lège de France, parcourut la France du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, pour relever les parlers régionaux, choisissant dans chaque commune le sujet qui lui paraissait le plus intelligent et le plus apte à comprendre le sens et la valeur de son enquête et lui posant les quelque deux mille questions correspondant aux deux mille mots du questionnaire que Gilliéron avait préparé.

- L'Atlas linguistique de la France parut quelques années plus tard, grâce à la générosité de l'éditeur Champion dont la famille, je crois, était originaire de Clermont-en-Argonne. Edmond n'avait retenu que quel- que six points d'enquête dans le département des Ardennes, laissant ainsi de larges mailles ouvertes dans ce vaste filet ; Charles Bruneau aperçut tout de suite l'intérêt et l'importance d'un tel travail ; il y consacra plusieurs années, procédant à une enquête directe, suivant la méthode préconisée par Edmond, mais utilisant également les Mémoires qu'avaient bien voulu lui fournir les instituteurs des Ardennes sur les particularités du langage parlé dans leur commune. Aux uns comme aux autres il gardait une profonde reconnaissance comme en témoignent ces quelques lignes de l'avant-propos de son étude phonétique : " Je dois aussi un souvenir à mes professeurs d'un jour, à ces braves gens qui ont bien voulu se prêter aux fatigantes séances du questionnaire. Souvent, après une longue journée de travail, j'ai quitté ces bons vieillards les poches bourrées de pommes ou de noisettes, présent de l'hospitalité ardennaise. Quelques-uns, hélas ! ne pourront plus lire ces lignes : je veux que les autres sachent quel bon souvenir j'ai conservé de leur aimable accueil... Le village entier se mettait à ma disposition ; l'un me signalait un mot rare, une coutume tombée dans l'oubli ; un autre me montrait quelque instrument inconnu. Je n'avais guère eu l'occasion de pénétrer aussi intimement ce pays d'Ardenne qui est mon pays ; je suis heureux de dire ici avec un sentiment de légitime fierté qu'en le connaissant mieux, je l'ai aimé davantage. "

- J'ai eu la chance d'être un de ses disciples. Jeune étudiant à la Faculté des Lettres de Nancy, il y a quelque quarante-cinq années, j'avais éprouvé dès l'abord pour ce maître qui savait mettre ses étudiants en confiance par sa simplicité et sa cordialité un admiratif respect qui devint bientôt une déférente affection. Comment, en effet, l' Argonnais que je suis n'aurait-il pas été attiré par un maître qui vivifiait ses exposés de phonétique, de morphologie et de syntaxe par des exemples concrets que lui fournissaient le plus souvent les parlers de l'Est de la France, et plus particulièrement ceux des Ardennes si proches de mon Argonne natale. Cette même recherche du concret se manifestait dans ses commentaires de style, cet exercice qui tient davantage de l'œuvre d'art que de la science et dans lesquels Charles Bruneau excellait à faire revivre l'écrivain dans tous les cheminements de sa pensée et la variété de ses moyens d'expression. L'homme était au centre de ses préoccupations ; il le devait sans aucun doute à sa vocation de dialectologue qui trouve dans l'homme lui-même, dont la parole est le plus sûr moyen d'analyse, la base de son information et de son érudition. Il avait bien voulu égale- ment accepter de diriger mon diplôme d'études supérieures dont il m'avait lui-même inspiré le sujet. La lexicologie était alors à la mode et mon maître m'avait suggéré d'étudier la langue du commerce dans le roman de César Birotteau de Balzac. Quels souvenirs j'ai gardés de cette initiation à la recherche avec comme guide un tel maître, qui sut me faire découvrir l'influence du romancier sur l'évolution de la langue usuelle. Il était tout normal que je le priai, le moment venu, d'assurer la direction de ma thèse de doctorat sur les parlers de l'Argonne, la zone que je me proposais de parcourir et d'étudier prolongeant vers le sud celle qu'il avait lui-même visitée dans son enquête sur les parlers ardennais. Combien de fois aurais-je sollicité ses conseils, lui aurais-je fait part de mes hésitations, de mes inquiétudes, de mes embarras dans l'utilisation de la masse des documents que m'avait livrés une enquête passionnante certes, mais dont la moisson dépassait par sa richesse mes modestes espérances du début ! Et chaque fois c'était de sa part le même accueil, souriant, réconfortant, le même humour qui, loin d'être agressif, me ramenait par une réflexion pleine de bon sens dans les limites des possibilités qu'offrait alors la science à cette période de son développement. Ensemble nous avons discuté de l'état de la nasalisation des voyelles en Argonne, de l'étymologie du verbe marner ou du mot entomi en parcourant la campagne autour de Chooz, en escaladant les côtes de Meuse dans la boucle de Givet, attrapant au passage quelques meurons gonflés de jus, admirant à nos pieds les troupeaux de bu paissant dans de gras pâturages ou au lointain les quatre fils Aymon chevauchant le cheval Bayard. C'est sur ses conseils que j'ai relevé au cours de mon enquête les quelque vingt-cinq mille lieux-dits des cent communes d' Argonne où je me suis arrêté. Président de mon jury de thèse, il s'attacha tout particulièrement, après les banderilles d'usage qui, venant de lui, ne pouvaient être que fortement émouchées, à commenter l'article consacré au jeu du daru, cet animal imaginaire à la chasse duquel, autre- fois, dans nos campagnes, l'on envoyait des naïfs que l'on cherchait à mystifier. C'était l'occasion pour lui, tout en présentant de judicieuses critiques, d'égayer son exposé de souvenirs personnels qui avaient en- chanté l'auditoire. La soutenance terminée, Charles Bruneau poussait l'amabilité à inviter le nouveau docteur à la table familiale ; j'ai gardé un souvenir ému de ces moments d'heureuse détente après la tension nerveuse des que~que six heures passées dans l'amphithéâtre Louis-Liard.

- Dialectologue de haute classe, Charles Bruneau fut aussi un remarquable historien de la langue française qui publia, à la suite de son maître Ferdinand Brunot, deux volumes de l'Histoire de la langue couvrant la période' de 1815 à 1886. Mais ses travaux de recherche -il édita les quatre volumes de la chronique de Philippe de Vigneulle et consacra également de nombreux articles à la Geste des Lorrains -ne l'empêchèrent point de penser à ses étudiants dont il mesurait un peu plus chaque année le degré d'ignorance de la grammaire et de la philologie françaises ; car il aimait à le répéter au lycée la grammaire disparaît des programmes au moment où l'âge des écoliers en rendait l'étude plus particulièrement attrayante et efficace. Pédagogue des plus avertis : il publia en accord avec Ferdinand Brunot un précis de grammaire historique signé des deux maîtres mais, comme le précise Ferdinand Brunot dans la préface, " livre entièrement nouveau... c'est à M. Ch. Bruneau que revient l'honneur de l'avoir mis au point et rédigé ! " . Des générations d'étudiants lui doivent et lui devront d'avoir appris .presque en se jouant, tant sa lecture en est attrayante, les principes de l'histoire de la langue française ; ce petit chef-d'œuvre de clarté et de précision, après quelque quarante années, a gardé toute sa valeur et son prestige.

- Ayant dirigé à l'Université de Nancy le Cours pour étudiants étrangers à l'intention desquels il avait rédigé un précis de grammaire française Charles Bruneau fut un voyageur infatigable, répondant à de nombreuses invitations d'universités à travers le monde, et plus particulièrement à celle de Yale aux Etats-Unis, où il professa pendant toute Une année. Il avait également accepté, à ma demande, en 1948, de venir à Sarrebruck donner une leçon inaugurale à l'Institut d'études françaises de la jeune université qui venait d'ouvrir ses portes et dont la permanence, en dépit des vicissitudes de la politique, reste assurée dans le territoire de la Sarre. Il était également membre de l'Association des Ecrivains ardennais et collaborateur de nombreuses revues scientifiques.

- Tel est l'homme, le savant qui vient de nous quitter. Sa dépouille mortelle repose au cimetière de Bagneux où nous l'avons accompagnée par une matinée ensoleillée de ce splendide début du mois d'août 1969. Mais les Ardennes gardent son âme, les Ardennes qui sont en doulce France, cette doulce France pour laquelle, valeureux soldat de la guerre 1914-1918, il s'était glorieusement battu, ses chères Ardennes qui sont aussi aux confins des horizons d'Argonne et qu'il a tant aimées.

Jean BABIN.